Neda ou l'esthétisme du martyre par explicit Gaëtan
Comme vous avez pu le constater, ne serait-ce que par la longévité de la rubrique "le mort de la semaine" (71 morts au compteur...), Arno a un attrait particulier pour la mort en général et sa perception en particulier. Je sais, c'est sinistre, ça fait pas toujours plaisir à Rachel, mais c'est comme ça. Et le week end dernier, nous avons assisté ensemble à un événement mortuaire qui nous a particulièrement interpellé et dont je vais vous parler ici car je ne suis même pas certain qu'il l'évoquera samedi prochain.Dimanche dernier donc. Il faisait beau, c'était le premier jour de l'été, c'était la fête de la musique partout dehors. Et puis la vidéo où l'on voit Neda Agha-Soltan mourir, lors d'une manifestation à Téhéran le 20 juin dernier, a commencé à faire le tour du web. Attention, c'est hard...
Aussitôt, tout le monde réagissait sur twitter, les blogs, etc. L'émotion, l'incompréhension, l'indignation étaient au rendez-vous et en quelques heures Neda devenait martyre de la contestation.
Mais que savait-on vraiment d'elle ? A part son nom, pas grand chose. Une certaine confusion était née déjà autour de son âge. Certains lui donnaient 16 ans. Pour d'autres, elle avait une vingtaine d'années. Et puis ça s'est fixé à 27 ans et on apprenait qu'elle était une étudiante en philosophie.
Mais en fait, peu importe tout cela. Ce qu'il faut retenir, c'est qu'elle avait défilé pour dénoncer ce qui semble avoir été une élection truquée et qu'elle était morte sous le tir d'un bassidji à moto (volontaire iranien d'une milice proche des Gardiens de la révolution islamique). Et ça, ça faisait d'elle une martyre aux yeux du monde entier en l'espace de seulement quelques heures.
En ne retenant que la scène du décès, et donc en omettant le contexte politique, cette tragédie m'en rappelait une autre.
Le 27 mai dernier, Petru Birladeanu, un roumain, agé de 33 ans et habitant Naples, meurt dans l'indifférence la plus totale.
Quelques instants plus tôt, alors qu'il rentrait chez lui en tenant son épouse par la main, quatre motos surgissent, deux types sur chaque moto. Ce sont des membres d'une mafia locale. Ils tirent au hasard, dans tous les sens, et une balle atteint Petru.
Tous les passants s'engouffrent alors dans la station de métro la plus proche et une caméra de vidéo surveillance filmera Petru titubant, tombant et agonisant sans que personne n'accorde un quelconque intérêt ni à lui ni à sa femme cherchant de l'aide.
La vidéo issue d'un reportage télé qui identifie clairement protagonistes et l'enchaînement des faits :
La vidéo dans son intégralité :
Petru n'est pas devenu un martyre de la mafia napolitaine en l'espace de quelques heures. Ni même en l'espace de quelques jours. En fait, il ne le sera jamais. Et puis de toute façon, on ne peut pas dire qu'il soit un martyre car il n'est pas mort pour ses idées. Il a juste pris une balle perdue. Au plus peut-il prétendre au titre de symbole. Mais apparemment, il ne sera jamais un symbole non plus.
Malgré tout, il y a quelque chose qui me surprend. Comment la mort d'un être humain peut-elle entraîner des réactions aussi diamétralement opposées ?
Faut-il mourir pour ses idées pour devenir un symbole reconnu par le monde entier ?
Peut-être, mais ça ne suffit pas, car Neda n'était pas la première à succomber face à la répression qu'il y a eu depuis les élections en Iran.
Faut-il être mourir dans l'indifférence totale pour réveiller les consciences face au problème de racisme anti-roumains qu'il y a en Italie ?
Peut-être, mais ça ne suffit pas, car Petru n'était pas le seul à mourir dans l'indifférence (cf les deux fillettes roms mortent noyées en juillet 2008).
Mais alors à quoi tient cet engoument pour Neda ? Pourquoi elle ?
Les images parlent d'elle-même. Cette jeune femme qui s'effondre dans la rue et qui s'éteint sans bouger sous un soleil annonçant l'été, c'est l'image même de cette contestation balbutiante à laquelle le pouvoir en place répond par une répression violente et injuste qui offre pour linceul le propre sang de ses victimes recouvrant lentement les traits fins de leur beau visage.
Dans les réactions sur twitter, on a pu voir passer des messages comme "vient d'en savoir plus sur #Neda ! ca me revolte ! Ca aurait put etre ma soeur !" (12:35 PM Jun 21st). Malgré le manque d'information et la confusion autour de son âge, on ne sait pas si l'auteur de ce twitt se voyait comme son petit frère qu'elle aurait aidé à terminer un exercice de math ou comme son grand frère qui l'aurait protégée à mille occasions. Toujours est-il qu'il avait déjà réagi à un incroyable degré de sympathie qu'elle suscitait. Par contre, à ma connaissance, personne n'a pensé que Petru aurait pu être son frère.
Sans doute faudra-t-il la même chose en Italie pour que les consciences ouvrent enfin les yeux sur ce racisme anti-roumains. Qu'une Petra, une belle roumaine de 27 ans, étudiant la philosophie à Naples, soit filmée en train de mourir injustement sous les balles perdues d'un membre d'une mafia locale. Parce que Petru, le roumain de 33 ans qui jouait de l'orgue et qui meurt sous la lumière froide d'un station de métro, ne semble clairement pas assez esthétique pour devenir un symbole.
Références :
http://en.wikipedia.org/wiki/Neda_Agha-Soltan
http://www.lefigaro.fr/international/2009/06/21/01003-20090621ARTFIG00119-neda-martyre-de-la-contestation-et-icone-du-web-.php
http://www.france-info.com/spip.php?article309224&theme=81&sous_theme=184
http://www.point24.lu/point24/web/monde/article/28134/mort-dans-lindifference-generale-ae-naples.php
http://www.bladi.net/forum/196112-mort-direct-italie-indiffrence/